La vérité sur le suicide du chef Bernard Loiseau

29 janvier 2013

Par lexpress.fr

Dix ans après, tout n’a pas été dit sur les raisons qui ont poussé la star des fourneaux Bernard Loiseau à se suicider. Pourquoi le guide Michelin a-t-il voulu taire des éléments capitaux? Révélations sur les coulisses parfois cruelles de la haute cuisine française.

Le grand chef Bernard Loiseau a mené tambour battant sa révolution culinaire, qui lui valut la consécration des trois étoiles, en 1991. Pourtant, dix ans plus tard, il reçoit un « avertissement » du guide Michelin.

C’est une petite pièce de 20 mètres carrés, à deux pas des cuisines. Un boudoir pudiquement nommé « salon BL », et transformé en un mausolée douillet, dédié à la mémoire du chef prématurément disparu. Les clients du Relais Bernard Loiseau, à Saulieu, y entrent à pas feutrés pour se réchauffer devant la cheminée, et se recueillir face aux photos-souvenirs qui tapissent les murs taupe: BL à la chasse, en bottes et Barbour; BL accueillant François Mitterrand; BL fêtant sa troisième étoile chez Paul Bocuse…

Et, sur tous les clichés, ce même sourire, jusqu’aux tempes. Celui qu’il affichait dans les années 1990, du plateau de Vivement dimanche au musée Grévin, de la Une de Paris Match aux briques de soupe Royco.

A la tête du premier empire de restauration coté en Bourse, le chef businessman ne pouvait se permettre de perdre une étoile. Ci-dessus, le compte rendu confidentiel de l’entretien entre Derek Brown, alors patron du guide rouge, et Bernard Loiseau, l’avertissant du « manque d’âme », de sa cuisine. La toque en a été choquée.
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Bernard Loiseau avec sa femme et les trois enfants dans le jardin familial. Ces photos sont extraites de leurs archives personnelles.
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Symbole conquérant de la gastronomie spectacle ou paravent d’une détresse profonde? D’une pression sur la détente, Bernard Loiseau arracha à jamais ce rictus de son visage. Il avait 52 ans.

« Votre appréciation aura coûté la vie d’un homme »
Quelle est la raison qui a bien pu pousser, voilà dix ans tout juste, la toque 3 étoiles la plus médiatique de France à se donner la mort et à abandonner sa femme et trois jeunes enfants sans explication? « Un coup de folie », répond alors à chaud son épouse, Dominique Loiseau. Il était « bipolaire », « maniaco-dépressif », « capable de grandes phases d’euphorie et de périodes d’anxiété très sombres », ajoute-t-elle aujourd’hui.

Mais quel fut l’élément déclencheur? Des documents, que L’Express a pu se procurer, le prouvent: tout n’a pas été dit sur le rôle joué par le guide Michelin dans cette affaire, qui a probablement pesé lourd dans ce suicide spectaculaire.

La réponse envoyée au guide gastronomique Michelin par la femme de Bernard Loiseau, Dominique, à la suite de ce coup de semonce, quelques mois avant le suicide de son mari.
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Lundi 24 février 2003. Beau fixe sur le Morvan. A 15 heures, le cuisinier quitte le service du déjeuner. Il roule soigneusement son tablier, prend sa voiture, salue un habitant de Saulieu devant l’église d’un grand geste de la main, arrive chez lui et monte dans sa chambre. C’est l’heure de sa sieste. Bastien, son fils âgé de 10 ans, est allongé sur le lit devant un match de foot. Le chef l’envoie sans ménagement jouer dans le jardin.

Puis Bernard Loiseau s’enferme à clef, se saisit du fusil de chasse offert deux ans plus tôt par sa femme, Dominique, et se tire une balle dans la tête. Le lendemain, la France se réveille sous le choc.

Et Bernard Loiseau n’est pas encore enterré qu’une violente tempête médiatique se déchaîne. C’est Paul Bocuse, le chef 3 étoiles de Collonges-au-Mont-d’Or, considéré comme le « parrain » de Loiseau dans le métier, qui tire la première rafale : « Bravo Gault & Millau, vous avez gagné, votre appréciation aura coûté la vie d’un homme. »

Dans son édition 2003, publiée quelques semaines plus tôt, le célèbre guide gastronomique avait en effet rétrogradé le chef bourguignon de 19 à 17/20. Une grosse claque, certes, mais qui n’aurait sans doute pas suffi à déstabiliser le maestro du sandre sauce vin rouge.

Très vite, l’opinion se trouve une nouvelle cible: François Simon. Le critique gastronomique du Figaro entretient des relations complexes avec la toque de Saulieu. Il est parfois miel: en 2000, à la suite d’un article louangeur, Loiseau l’a remercié avec ce mot prémonitoire: « Cher François, je vous remercie pour le papier que vous avez fait. Si avec ça je ne remplis pas, c’est à se tirer une balle dans la tête. »

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