Tout commence par la Terre

2 octobre 2026

Au cœur de l’Ardenne belge, le Relais d’Orti a créé avec elle une autre parenthèse. Une belle. La terre avant la table, la table par la terre, le repos au cœur des deux.

Depuis une poignée de mois, à Sainte-Ode, le lieu est né en silence, comme une douce évidence — tranquille, comme la nature qui l’habite. Celle d’un lieu qui ne cherche qu’à accueillir. Une véritable parenthèse en Ardenne, où se rencontrent nature, cuisine et art de vivre.

Ici, tout commence par le paysage, et tout y revient. Sans cesse.  Le Relais est adossé à la réserve naturelle d’Orti, une vingtaine d’hectares de zones humides le long de la Laval, un affluent de l’Ourthe occidentale, au cœur du Parc naturel des Deux Ourthes. Les forêts enveloppent, les champs respirent, et le silence s’installe comme une matière. En cette saison d’automne, la terre elle-même semble donner le tempo : les couleurs se patinent, les lumières rasantes réchauffent la pierre, et le bâtiment, trois étages de pierre naturelle et de bois, s’y glisse avec justesse, sans rupture, comme s’il avait toujours été là. Les sentiers partent de la porte, la rivière se prête à la pêche, et les plus patients y croiseront peut-être un castor ou une cigogne noire. Rien ici n’a été pensé contre le paysage. Tout s’y love, patiemment, comme une évidence.

Cette évidence, Lisa Driegelinck et Séraphin Boon l’ont d’abord cherchée pour eux-mêmes. Leur histoire, leur rencontre, et ce qui les a menés à choisir ce territoire plutôt qu’un autre. Car derrière ce lieu, il y a un choix de vie avant d’être un projet professionnel : celui de ralentir, de s’ancrer, de construire quelque chose qui leur ressemble plutôt que quelque chose qui se contente de fonctionner. Ils ont mis près de huit ans à le bâtir, jusqu’à en faire une extension d’eux-mêmes. Et cela se ressent immédiatement. Ici, on n’est pas reçu. On est invité, avec cette bienveillance qui ne s’apprend pas.

Le domaine qu’ils ont construit se vit comme une composition à taille humaine, pensée pour ralentir et revenir à l’essentiel. Une table gastronomique, un bistro plus simple ouvert sur le village, onze chambres : trois maisons en une, qui ne se concurrencent pas mais se complètent. On peut y déjeuner, y dormir, boire un verre au retour d’une randonnée, puis revenir dîner, sans jamais changer d’adresse.

Les chambres en forment le cœur résidentiel : sept Deluxe et quatre suites, toutes tournées vers la vallée et les forêts, décorées avec une retenue qui laisse le paysage prendre toute sa place. Les suites ajoutent du volume, un poêle et une baignoire, pour un moment de détente à deux, une escapade familiale ou une parenthèse mêlant travail et bien-être.

Mais c’est à table que le lieu se révèle le plus pleinement. Le repas s’ouvre au salon, près du feu qui murmure, puis on glisse doucement vers la salle à manger, où le bois enveloppe, respire, et laisse circuler une vie calme, presque imperceptible. Surplombant la vallée et le potager, la cuisine de Séraphin Boon trouve son point d’équilibre. Marqué par ses expériences à l’étranger, il développe ici une approche plus ancrée, plus directe. Le produit y est central, travaillé dans son intégralité, sans artifice : rien n’arrive découpé, tout se transforme sur place, avec précision et respect. Depuis la salle, la cuisine reste visible, et derrière les grandes fenêtres s’ouvre la vallée, les forêts et les cultures — c’est-à-dire, très exactement, d’où vient ce qui arrive dans l’assiette.

Dans l’assiette, on trouve une cuisine d’une grande lisibilité, portée par les saisons et les intuitions du moment. Le menu est unique, en quatre ou six services : des bouchées croquantes et moelleuses, à déguster du bout des doigts, ouvrent le repas. Vient ensuite la pastèque, bar de ligne, poivron et piment, suivie d’un sorbet potimarron-tanaisie. Les tomates et crevettes grises prennent le relais, avant le cabillaud, figue, porto et sanglier. Le canard sauvage, poireau et oseille s’impose en plat, puis une sélection de fromages belges referme le repas, accompagnée des vignes : raisins, pépins, feuilles et grappa. Des compositions qui avancent sans bruit, mais qui marquent durablement.

Les accords de Lisa accompagnent avec douceur et intelligence, qu’ils soient œnologiques, plus légers, ou même sans alcool — elle tient la salle comme le verre, et construit ces accords avec le même soin que Séraphin met à ses assiettes. Lors de notre passage, ce sont les thés et les infusions travaillés qui ont fait joliment bouger nos lignes. Le service, lui, trouve ce ton juste entre précision et chaleur : un accueil décomplexé, d’une attention sincère et sans manières.

Le jardin referme la boucle, et rappelle que tout, ici, part de la terre. Le potager d’Hippolyte Boon, le frère de Séraphin, installé à proximité, nourrit directement la cuisine ; le chef y ajoute ses propres cueillettes sauvages, glanées aux alentours du domaine. Cette proximité avec la terre ne relève pas du discours : elle se lit dans l’assiette, dans les textures, les parfums, les associations végétales. La cuisine ne cherche pas à mettre l’Ardenne dans chaque plat. Elle la laisse entrer quand elle a quelque chose à dire.

C’est peut-être là que réside la singularité du Relais d’Orti : dans cette capacité à proposer une autre forme de luxe. Plus silencieuse. Plus ancrée. Plus humaine. Un lieu où l’on vient pour manger, bien sûr. Mais surtout pour ralentir, se poser et, quelque part, se retrouver, le temps d’une parenthèse en Ardenne.

LD – Octobre 2026

Le Relais d’Orti – Rue des Trois-Ponts, 29 à Amberloup (Sainte-Ode) – www.lerelaisdorti.be