À Saint-Gilles, il fallait presque connaître l’adresse pour la trouver. Une maison discrète au début de la chaussée de Waterloo, face à la Porte de Hal, reconnaissable seulement à quelques peintures graffées sur les vitres. Derrière cette façade effacée, Crab Club s’était imposé, en dix ans, comme l’une des tables les plus libres et singulières de Bruxelles.

Aujourd’hui, le lieu change d’horizon et jette l’ancre près de la Place Flagey, dans l’ancien Bistrot Marie. Un déménagement qui n’a rien d’une rupture, plutôt un autre voyage vers l'essentiel. Une manière pour Yoth Ondara d’aller encore plus loin dans sa vision : moins de couverts, plus de précision, une cuisine désormais ouverte sur la salle et une proximité renforcée avec les convives.

Car Crab Club n’a jamais été un simple restaurant de produits de la mer. Ici, pas de banc d’écailler classique, ni de folklore iodé. La cuisine avance librement, sans filet ni code, au rythme des arrivages, des saisons et de l’instinct du chef. Coquillages, crustacés et poissons composent une partition mouvante, où chaque assiette capture un instant précis. Saint-Jacques à l’huile citron et noisettes, Palourdes au saké et herbes, Couteaux aux kumquats, moules et chorizo, Paëlla de tourteau ou Spaghetti aux oursins… autant de compositions devenues des balises pour les habitués.

Né en Thaïlande, grandi dans le sud de la France avant de s’installer en Belgique, Yoth Ondara cuisine comme il assemble des fragments de mémoire. Ses influences asiatiques traversent naturellement les assiettes, faisant dialoguer terre et mer avec une intensité singulière. Les goûts sont francs, parfois déroutants, souvent traversés par cette forme de brutalité poétique qui caractérise sa cuisine. Le chef ne transforme pas le produit : il le pousse vers sa vérité la plus nette.

Certaines créations sont devenues signatures presque malgré elles - les Saint-Jacques au lard de Colonnata et noisettes, l’Œuf cocotte au crabe, les Couteaux, ail et chorizo, ou encore le Cochon et poulpe aux carottes jaunes - et continueront d’accompagner cette nouvelle étape aux côtés d’assiettes en mouvement permanent.
Car au Crab Club, rien n’est figé. Les influences glissent vers l’Asie, la fermentation, l’iode et les contrastes : Pouce-pieds, asperge et pesto thaï ; Huîtres Cadoret, Langoustines et sauce viet ; Côte de veau, eryngii et katsuoboshi ; Paccheri à l’araignée de mer ; Lieu jaune et asperges de Malines ; ou encore Turbot, kailan et tomates.

Derrière cette cuisine libre et instinctive, une ligne demeure : laisser parler le produit dans toute sa vérité, sans artifice inutile.

Dans les verres aussi, la liberté reste entière. Portès par Yoth et François, les vins qu'ils soient nature, bio ou classiques, peu importe l’étiquette tant que l’émotion est juste. Cocktails à manger, associations inattendues, saké, yuzu, coquillages… le liquide prolonge ici le goût plutôt qu’il ne le domine.

Installé dans le décor revisité du Bistrot Marie, entre banquettes, miroirs et élégance parisienne, Crab Club conserve son énergie brute tout en gagnant en intimité. Une adresse toujours aussi difficile à classer, presque murmurée, où la technique s’efface derrière l’émotion et où chaque service ressemble à un voyage.

Entre effets mer et âmes terres, Crab Club continue d’avancer à sa manière : libre, vivant, profondément habité.

LD · Eating · mai 2026