l y a des tables qui ne s’oublient pas. L’Idiot du Village en était une, elle continue de m’habiter.

L’Idiot du Village, derrière le rideau
Il y a des tables qui ne s’oublient pas. L’Idiot du Village en était une, et elle continue de m’habiter.
Pour y entrer, il fallait pousser l’épais rideau. Derrière, comme le miroir d’Alice, un autre monde s’ouvrait : la brique offrait sa chaleur et prenait la nôtre. Le salon bleu, le salon rouge, entre boudoir vintage et grenier d’enfance, où dormaient des souvenirs qui n’étaient pas les nôtres mais où se l’on reconnaissait quand même.
Le salon bleu, le salon rouge, et nous au milieu. Servis dans la vaisselle de grand-mère, et l’on se sentait en famille, tout de suite, sans qu’il soit besoin de rien dire. Rien de ce que l’on cherche quand on veut briller. Tout ce que l’on cherche quand on veut être bien.
Cette maison tenait à deux hommes, Alain et Olivier, deux moitiés d’un même rire. En salle, Olivier, l’extraverti, qui faisait sourire la table avec panache et une belle taquinerie qui ne comptait pas.
En cuisine, Alain Gascoin, l’introverti touchant, disciple d’un autre Alain, le grand Passard. Alain, dont la cuisine vibrante déposait de la poésie dans l’assiette. Un chef à part, que seuls les initiés comprenaient vraiment. Et cette pudeur qui le rendait si précieux à nos âmes. Un talent ignoré des ignares, un homme adoré de ses fidèles.
Chez lui, le produit passait avant tout, avec une tendresse qui n’appartenait qu’à lui. Quand nous lui demandions quel était « le » produit du moment, il répondait : les carottes. Un produit brut, auquel il ne faut presque pas toucher. Des carottes de France, nées d’une terre sablonneuse, des nantaises toutes petites et pleines de saveur, et ces variétés anciennes qui reviennent, comme des souvenirs que l’on croyait perdus. « La carotte est un prétexte à une recette », disait-il. Il en faisait un tableau : un beau magret de canard, des carottes brillantes de toutes les couleurs, une orange pour les réunir, et par-dessus une chantilly à l’ail noir qui fondait doucement, laissant la sauce changer au fil du repas. Il souriait en racontant que ça ressemblait à une gaufre chantilly : un petit trompe-l’œil, un clin d’œil d’enfant.
Pendant vingt ans, ils ont offert un plaisir à répétition, toujours neuf, à l’écart des modes et des projecteurs. Leur secret tenait en quelques mots : « On ne se prend pas au sérieux ; on se fait plaisir… Et ça marche ! Les seules étoiles que l’on désire sont celles qui brillent dans les yeux de nos clients. » Des étoiles dans les yeux : c’est bien ce que l’on emportait en sortant.
L’Idiot du Village n’est plus.
Mais certains soirs, quand le vent tourne et que la lumière baisse, on croit encore l’entendre : le froissement du rideau, le tintement d’une vaisselle de grand-mère, le rire d’une salle pleine. Ce que la brique a gardé, c’est la chaleur.
Et nous, ce que nous avons gardé, le bonheur d’être là.
L’Idiot du Village.
Alain, Olivier.
LD