Il y a des appels qu’on n’imagine jamais recevoir. Celui de Giovanni Bruno, hier, en est un. À l’autre bout du fil, la voix d’un homme qui, depuis trente-cinq ans, cuisine l’Italie avec le cœur, et qui annonce, doucement, que le rideau va tomber.

L’histoire commence en Sicile. Giovanni Bruno naît à Caltanissetta en 1955, et au début des années 1970, sa famille s’installe en Belgique pour y ouvrir un restaurant, « Il Caretto », à Uccle, où les enfants travaillent dès le premier jour. Il s’y forme avant de tenter sa chance seul, au Pirandello à Schaerbeek puis au Fellini à Ixelles, avant de retrouver ses parents.
C’est à Schaerbeek que la famille ouvre Senzanome, en 1991, avec Nadia, la sœur de Giovanni. Le chef accepte d’y rester à condition de pouvoir changer la carte, ce que ses parents lui accordent, avec le souci de ne pas bousculer les habitués. La maison est discrète, au point qu’il faut sonner pour entrer. Giovanni et Nadia en prennent peu à peu la direction.
La reconnaissance suit. Un Bib Gourmand du Guide Michelin en 2001, puis une étoile en 2004. En 2011 et 2012, Senzanome est désigné meilleur restaurant italien d’Europe hors d’Italie, et Gault&Millau le sacre meilleur Italien de l’année en 2012. Le restaurant se hisse aussi à la 11e place des meilleurs restaurants italiens hors d’Italie au monde au classement 50 Top Italy. Derrière ces titres, une cuisine qui s’appuie sur des produits importés directement d’Italie et sur des traditions revisitées avec des techniques modernes.
En 2015, la salle devient trop étroite et le stationnement impossible. La famille déménage place du Petit Sablon, dans un bâtiment néoclassique, où le nouveau restaurant ouvre le 22 juin 2015, pour un budget triplé par rapport aux prévisions. Sur les murs, l’artiste Denis Meyers a peint l’histoire des Bruno, et la cave se tourne vers les vins italiens de petits producteurs.
Ce qui restera de Senzanome, c’est d’abord une manière de recevoir. Entrer chez Giovanni Bruno, c’était voyager : les couleurs de l’Italie, ses parfums, son soleil. Son Italie à lui n’a jamais été une démonstration. Elle prenait par la main, elle invitait, elle recevait les mains grandes ouvertes. Giovanni Bruno ne racontait pas l’Italie, il la transmettait.
Ceux qui ont connu Senzanome savent tout ce que cette adresse a apporté à la table bruxelloise : de la générosité, de l’exigence, une certaine idée de l’Italie.
Certains textes finissent de s’écrire avec des larmes, celui-ci en est. Comme s’ils nous elevaient une partie de nous.
À ceux qui n’y sont pas encore allés, il vous reste quelques jours.
LD