Vieux-Temps
Le goût des Belges
© Sven Laurent
Vieux-Temps, ça m’évoque le café en face de l’église, juste à côté du monument. Un café pas souvent enfumé, même à l époque. Le kicker à l’entrée à droite, les affiches des bals à venir et autres réjouissances du genre à côté de la porte conduisant vers le privé à gauche du comptoir. Des yuccas ou une autre plante grasse du même modèle sur les tablettes des fenêtres. Au fond, une porte donnait sur l’épicerie, que pour faire chic on nommait en ce temps-là « superette ».
Le comptoir, à mon âge de l’époque, était fort haut. Toujours assiégé par un ou deux costauds au regard fort vague en fin de journée. Un comptoir en bois roux, du moins en placage de bois roux avec des cannelures qui faisaient mal à la joue si on s’appuyait dessus. Il y avait aussi un juke-box derrière la colonne de la baie, à côté des affiches. Il scintillait dans la pénombre des fins de journée, jouant des rengaines déjà ringardes. Les gondoles de Sheila restaient à Venise et moi je regardais l’horloge Stella aux aiguilles immobiles au sommet de la baie de séparation des deux salles, en attendant que cela finisse. Le bruit des chaises sur le carrelage était particulier, mélange de chaises légères en bois cheap et de joints irréguliers. Les tables en formica ou un truc du genre luisaient vaguement. Et puis les grands qui s’offraient des Gueuzes grenadine, des Chimay ou des Vieux-Temps.
Autour d’un chicot collé à sa lippe pendante, un tel laissait quelques borborygmes s’échapper de temps en temps, un autre lui répondait, marqué par sa Gitane papier maïs. Quand il sortait enfin et s’écrasait derrière son volant, les phares luisaient en jaune, car il venait de l’autre côté de la frontière. Les jours d’affluence, il y avait encore messe le dimanche matin, on voyait quelques couples. Lui buvait un pale-ale, elle une eau. S’ils s’arsouillaient ensemble, c’est qu’ils étaient peu fréquentables. De ce temps, me revient encore un slogan bien étrange pour moi à l’époque. Il me faisait déjà rire par son absurdité ; mais tout bien réfléchi, ne serait-ce pas un sujet de philo déguisé ? « Remontez le temps, descendez une Vieux-Temps. »
Ma grand-mère, un peu artiste, avait travaillé sur une mur des toilettes, chez elle, un grand collage ou se mêlaient des centaines d’images d’aliments et de boissons, avec une morale découpée façon lettre anonyme collée au milieu de tout : « Toutes les bonnes choses ont une fin ».
La marque existe toujours, mais la brasserie n’est plus qu’un souvenir. Au village, le café n’est même plus un souvenir et le collage de ma grand-mère n’est plus qu’un souvenir dans quelques têtes. Un vieux temps déjà .





