Le Poulet rôti
Le goût des Belges
Gitarama, Rwanda, été 2007
Ca y est, nous voici attablés. Chaises en plastique et toile cirée sur une table sans décoration. Les murs aussi sont nus. Dans le fond de la salle, une chaîne africaine diffuse en boucle quelques clips aux accents de hip-hop mêlés de reggae et de rap. C'est l’unique source de lumière avec l'ampoule d'un lustre censé en contenir six. Nous commandons une bière, souveraine pour balayer les coups de fatigue de cette fin de journée et la poussière des deux km de route qui mènent au "restaurant".
Au menu, plus de riz, plus de brochettes de chèvre, plus de boulettes, plus de haricots ni de poisson. A ce stade, une légitime impatience peut se manifester chez le banal client mais les vieux bourlingueurs comme nous savent que, tôt ou tard, ils finiront par connaître le seul plat disponible. Interrompre la litanie du serveur l'obligerait à la recommencer depuis le début. Il y a du poulet et des frites. Bien, bon, parfait, on prend. Il faut que le profane sache qu'au même titre que les arachides et la farine de manioc, les frites mayonnaise et les sandwichs mous sont une institution au Rwanda. Je me demande bien d'où cela peut provenir...
Nous voilà donc partis pour une heure d'attente. En Afrique, le temps s'écoule plus lentement. Les choses stagnent. L'inertie est presque palpable. Depuis trois ans que je soigne des patientes et forme des médecins dans cet hôpital, les progrès me paraissent parfois imperceptibles.
Mais heureusement, il y a le poulet !
Voici la bête, brûlante et fumante sur un grand plat métallique. Tout y est, même la tête. Bien que nous nous soyons lavé les mains dans la bassine en plastique apportée par le personnel, mon camarade souhaite des couverts. Hélas, il n'y a qu'un couteau et j'ai oublié mon bistouri. Qu'à cela ne tienne, je relève mes manches et, faisant fi des voraces moustiques, je pars à l’attaque. J’échoue à ma première tentative de séparation du pilon du reste de la patte. Il me faudra bien du courage et de la ténacité dentaire pour bénéficier d’un peu de protéines animales. En guise de poulet, c’est une vieille poule desséchée et trop cuite sur laquelle nous nous acharnons.
Ah, le poulet rôti de Belgique, à la chair tendre et juteuse qui se détache de l’os sans effort et à la peau croustillante et délicieusement salée. Nous nous prenons à rêver d’une rôtisserie de la côte, d’un arôme de viande embaumant une cuisine le dimanche, d’une sauce légère sur des filets délicats … Ah, il n’y a pas à dire mais rien ne remplacera jamais dans nos cœurs le poulet rôti national. A tel point que je me demande, si l’année prochaine, je n’en cacherais pas un dans mes bagages, histoire de faire goûter un peu de la Belgique là-bas au Rwanda … Ne le dites pas à la douane, s’il vous plaît !





